Écrire une histoire environnementale des siècles médiévaux : le laboratoire vénitien
Le projet
De l’histoire environnementale, un des spécialistes de ce champ, devenu depuis quelques années un des plus dynamiques de la discipline historique, a pu écrire qu’elle « s’était constituée en marchant » (G. Quenet, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, Seyssel, 2014, p. 8.). Une déclaration, en forme de critique des bilans historiographiques trop vite constitués, pour insister, moins sur une faiblesse théorique de ce domaine de recherches, que sur la pluralité des approches et des contextes d’écriture ainsi que sur le renouvellement constant des questionnements. Il y aurait eu d’abord, au début des années 1970, le creuset états-unien et une production historique dont l’ambition était de proposer un récit dont la radicale nouveauté aurait tenu à ce qu’il ne réduisait pas l’environnement à une simple toile de fond et qu’il considérait les éléments naturels comme des acteurs à part entière. Puis, la structuration du champ, marquée par des débats et des clivages, se serait poursuivie. Et le paysage historiographique actuel serait plutôt marqué, répétons-le, par un foisonnement de travaux.
Les recherches que je conduis s’inscrivent dans le foisonnement actuel. Elles ne se contentent pas, à la manière de certains travaux de l’école historique française, même si elles reconnaissent pleinement leurs dettes à leur égard, de conférer toute son importance à l’histoire matérielle et de montrer que l’environnement est à la fois un donné et un construit. Elles s’essaient plutôt à réfléchir sur les caractères de l’agencement qui s’élabora ici entre une communauté humaine et son milieu de vie : les lagunes vénitiennes. Le but est de mettre en relations ce que je nommerai un environnement naturel, doté d’une vie s’accomplissant hors de l’action humaine, et une société qui, loin de seulement s’adapter à cet environnement et de l’anthropiser, le transforma et le sauvegarda tout à la fois. L’histoire qui est proposée rend donc compte de ces modifications constantes, de ces ajustements et de ces bricolages ; elle fait l’inventaire des contraintes et des possibles propres à ce milieu ; elle s’attache à identifier les solutions imaginées, les réponses apportées, souvent synonymes d’autres problèmes à régler et d’autres défis à affronter.
Il s’agit donc de rendre une histoire aux risques et à leurs représentations, aux pollutions et à leurs définitions, aux peurs et aux desseins des autorités, aux savoirs et aux techniques. L’objectif est de s’interroger sur le sens des mots. Qu’est-ce qu’une politique de conservation à la fin du Moyen Âge ? Qu’était une nuisance au XIVe siècle ? La figure du « pollueur » existait-elle ? Sans oublier que cette approche aide à conjurer deux des obstacles auxquels peuvent se heurter les études à large focale lorsqu’elles considèrent les siècles anciens. Le premier d’entre eux est celui d’une histoire immobile, décrivant, à la manière d’une ethnologie dépassée, un environnement qui, du fait de l’impuissance de l’homme à transformer l’ordre naturel, n’aurait pas été soumis au temps. Le second est synonyme de la construction d’images idéalisées du passé conduisant à s’inquiéter plus encore des désordres contemporains et des impuissances actuelles : « avant », un temps d’équilibre serein entre l’homme et la nature, aujourd’hui des déséquilibres annonçant les catastrophes à venir.
Cette enquête souhaite répondre à plusieurs questions. Il s’agit d’abord d’analyser le monde de la lagune vénitienne redonner vie, au long des siècles médiévaux, à un milieu en évolution constante du fait d’événements géologiques, climatiques, hydrographiques mais qui connaît aussi des aménagements précoces et progressivement plus lourds. Le but, d’autre part, est d’éclairer comment, et à quel prix politique, social, économique, cette société vulnérable vécut avec le risque. La thématique des métabolismes urbains est également explorée grâce à l’étude des ressources. La question des effets de l’échelle de fonctionnement sur les écosystèmes, et d’abord celle des déchets excrétés dans la ville et la lagune constitue une étape majeure dans l’investigation. Le problème de la « conservation » et de son sens est également affronté.

