Franchise : histoire d’une ville royale oubliée (1479-1484)

Participant(es)
Adrien Carbonnet

Sorbonne Université

Ce projet de recherche a pour but de retracer l’histoire d’une ville méconnue créée de toutes pièces par le roi de France Louis XI (1461-1483). Dotée d’une date de naissance (juillet 1479) et d’une date de mort (1484), la ville de Franchise se prête à l’exercice de la biographie. À travers cette dernière, il s’agira d’éclairer sous un jour nouveau le renforcement mais aussi les faiblesses de l’État royal au crépuscule du règne de l’« universelle araigne », mais aussi d’offrir un regard sur les structures sociales et familiales dans la France de la fin du XVe siècle à travers la composition des familles que le roi a envoyées vivre à Franchise. Ces ménages, qui proviennent de toutes les « bonnes villes » du royaume, permettront enfin d’approcher le lien politique complexe qui unit le roi à ses villes à la fin du Moyen Âge.

Le projet

Sceau de Franchise (Lille, Archives départementales du Nord, B358)

« Pour aucunes causes ad ce nous mouvans, euission ordonné faire wider tous les habitans de noz ville et cité de Franchise et les faire peupler et habiter de marchans et gens mecanicques de tous estatz, mestiers et vocacions de plusieurs villes de notre royaume », copie d’une lettre de Louis XI à ses commissaires envoyés à Franchise en juin 1481 (Arras, Archives Municipales, AA3, p. 15)

Louis XI (1461-1483) (Wikimedia Commons)

Franchise est une ville oubliée. Il est pourtant possible d’en écrire une histoire voire d’en composer la biographie si l’on envisage la ville créée de toutes pièces par Louis XI comme une personne morale disposant d’un acte de naissance et d’une date de décès. Vidée presqu’entièrement de sa population, Arras – dont le nom est aboli dans le royaume – est repeuplée en 1479 sur ordre du roi. Douze mille individus, depuis Nîmes jusqu’à Rouen, prennent la route de l’Artois. L’expérience est un échec. Malgré plusieurs tentatives de repeuplement, le projet de développer une activité drapante et les achats forcés des biens produits à Franchise par les villes du royaume, les nouveaux habitants désertent la ville qui finit par disparaître en 1484.

Le projet d’écrire une histoire de Franchise s’inscrit dans la droite ligne de travaux déjà menés sur Franchise que ce soit sous l’angle du sort des familles envoyées en Artois (« Repopulating the city with strangers: the forced colonization of Arras by the King of France Louis XI (1479-1484) », S. C. Thomson (dir.), Strangers at the gate! The (un)welcome movement of people and ideas in the medieval world, Leyde, Brill, 2022, p. 113-127), de la politique royale menée à Franchise (« La ville rêvée de Louis XI : l’éphémère existence de Franchise (1479-1484) », Annuaire-Bulletin de la Société de l’Histoire de France, année 2015, 2019, p. 129-150) ou encore des institutions municipales octroyées à la ville (« Faire d’une ville rebelle une bonne ville ? Louis XI et la charte municipale de Franchise-Arras (1481) », Revue du Nord, à paraître). Ces travaux, loin d’avoir épuisé le sujet, nous ont au contraire révélé un large gisement de sources permettant de documenter cet important projet urbain de la fin du règne de Louis XI. À Arras et ailleurs, nous avons pour le moment identifié près de 36 dépôts d’archives qui ont pu conserver des sources permettant d’écrire une histoire de la plus éphémère des bonnes villes du royaume de France. Une variété des fonds archivistiques qui s’explique par la grande diversité des habitants de Franchise qui ont été recrutés de force dans quasiment toutes les villes du royaume de France.

Dès lors, en raison de cette variété documentaire, écrire une biographie de Franchise revient à écrire une histoire du royaume de France à la fin du règne de Louis XI. Sur le plan politique, la ville nouvelle s’inscrit en effet dans les derniers grands projets du règne et dans le contexte géopolitique de la Guerre de Succession de Bourgogne qui s’ouvre en 1477. Pour donner naissance à cette ville, l’État royal utilise tout le savoir-faire gouvernemental qui s’est développé et s’est renforcé pendant la guerre de Cent Ans. Les familles sont recrutées selon un système dont le modèle est celui de la fiscalité ; les ménages sont vérifiés par des commissaires royaux lors de revues qui s’apparentent aux montres d’armes de l’armée permanente mise en place par Charles VII. Trouver des candidats à l’exil et financer l’entreprise nécessitent également un important effort de communication de la part du pouvoir royal qui doit justifier auprès de ses sujets une entreprise fort impopulaire. Franchise illustre les capacités qui sont celles de l’État royal à la fin du Moyen Âge ; elle en révèle aussi les faiblesses puisque la ville de Louis XI ne parvient à survivre plus de cinq ans.

Les sources produites à l’occasion de la naissance et de la courte existence de Franchise comportent également de riches informations sur le plan démographique, social et économique. Outre les quelques tragiques expériences individuelles de l’exil qui peuvent être retracées, il est possible de connaître avec précision la composition des familles envoyées en Artois ainsi que l’économie chancelante de la ville nouvelle. Des passerelles pourront ainsi être faites avec l’axe 1 du Centre Roland Mousnier portant sur l’histoire de la famille.

Étudier Franchise revient à étudier le fait urbain dans le royaume de France à la fin du Moyen Âge. Franchise est conçue par le pouvoir royal comme une bonne ville mais n’en sera jamais une car sa population ne forme pas une communauté unie par un sentiment d’appartenance à la ville. En revanche, l’expérience urbaine menée par Louis XI nous renseigne sur le maillage urbain du royaume ainsi que sur le statut des « bonnes villes » qui a été fortement renouvelé par l’historiographie récente.

L’histoire de la ville royale oubliée de Franchise ouvre donc une fenêtre sur le crépuscule d’un règne et sur l’état du royaume à l’aube des temps modernes.

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