« Monsieur Geoffroy, le docteur en médecine »
Les pratiques d’un médecin parisien
au XVIIIe siècle

Isabelle ROBIN

Mémoire inédit d’une habilitation à diriger des recherches


Résumés

Le dossier documentaire que l’on peut réunir autour de Geoffroy ressort de différentes thématiques – histoire des médecins, des patients, des consultations médicales écrites et histoire des échanges et réseaux savants entre XVIIe et XVIIIe siècles- mais aussi d’un questionnement sur la pratique ordinaire et quotidienne de la médecine. Il s’agit d’étudier Geoffroy en action, prodiguant des consultations ou consilia à des patients qui lui demandaient un avis sur leur état de santé, en tenant compte de tout ce qui a pu contribuer à nourrir cette pratique.

Geoffroy, en effet, soignait une patientèle nombreuse tout en menant des recherches en chimie, en participant aux travaux de l’Académie royale des sciences de façon continue et en enseignant au Collège royal et au Jardin royal. Ni sa carrière, ni ses patients, ni ses travaux, dont on ne retient le plus souvent que la Table dite des affinités et la Matière médicale inachevée et publiée de façon posthume, ne lui permettent de figurer dans le panthéon des célébrités médicales du XVIIIe siècle, alors qu’en son temps il a joui d’une certaine réputation. Son cas permet de discuter les liens entre science, diffusion des savoirs et exercice de la médecine auprès des malades en ce début du XVIIIe siècle.

The documentation that can be gathered about Geoffroy addresses different themes – the history of doctors, patients, written medical consultations, and the history of scholarly exchanges and networks in the late 17th and early 18th centuries. It is also relevant to questions about the ordinary and daily practice of medicine. The aim of this study is to look at Geoffroy in action, as he was providing care and medical advice to patients who contacted him, taking into account everything that may have influenced his practice.

Geoffroy was treating a large number of patients whilst also conducting research in chemistry, participating in the work of the Académie royale des sciences on an ongoing basis, and teaching at the Collège Royal and the Jardin Royal. Neither his career, his patients, nor his work, – most often only remembered by his Table des affinités and his unfinished and posthumously published Materia Medica – earned him a spot in the pantheon of eighteenth-century medical celebrities, even though he enjoyed a certain reputation in his day. His case provides an opportunity to discuss science, the dissemination of knowledge and the practice of medicine at the beginning of the 18th century.


Présentation du projet

Le mot « pratiques » dans cette enquête est entendu dans tous les sens que les dictionnaires du XVIIIe siècle lui donnent, qu’il soit appliqué au professionnel lui-même ou à l’exercice de son art. L’usage du pluriel invite également à envisager que chaque praticien est susceptible d’avoir une pratique personnelle et à considérer aussi les personnes qui recourent à un professionnel, comme ses « pratiques ». Le projet est centré sur l’étude d’un praticien Étienne François Geoffroy ou « M. Geoffroy, le docteur en médecine » puisque c’est ainsi qu’Antoine Galland le désigne dans son Journal parisien à la date du 1er avril 1712. Pour un homme de lettres et académicien comme Galland, il était en effet nécessaire de distinguer le médecin de son jeune frère, Claude Joseph, maître apothicaire, car les deux Geoffroy appartenaient à l’Académie royale des sciences.

Le projet d’une étude approfondie de la pratique médicale de cet homme aux multiples activités s’est construit sur l’étude exhaustive de sa correspondance avec plus de 400 patients, résidant en province entre 1712 et 1730. Ce fonds, le plus important de ce genre que l’on connaisse en France, contient les demandes d’avis sous forme de lettres et de mémoires à consulter des malades et leurs proches ainsi que les réponses ou consultations de Geoffroy. Les sources de l’Académie royale des sciences, du Collège royal ou du Jardin royal sont mobilisées pour les aspects purement professionnels, tandis que les actes notariés, le précieux Journal écrit par son père Matthieu François Geoffroy, maître apothicaire et échevin de Paris, et le catalogue de sa bibliothèque offrent des ouvertures sur son monde social et matériel.

En plongeant dans ces sources sur Geoffroy, il s’agit de s’intéresser au médecin et de penser son exercice professionnel dans son contexte non seulement social (dans sa famille, son réseau relationnel) médical (est-il mécaniste ou chimiste ?), matériel (dans sa maison, sa bibliothèque et son laboratoire) mais aussi personnel. Geoffroy se construit, au travers de ces travaux d’écriture des consultations, une expérience et une réputation. Il établit une relation de confiance avec des patients qui deviennent parfois des habitués, voire des amis, s’ils ne l’étaient pas déjà. On lit aussi dans ses consultations la conception et la mise en place de sa pratique de médecin au service des patients à distance.

Enfin, une analyse approfondie de l’ensemble de son arsenal thérapeutique pourra donner à voir vers quels types de soins il se tournait plus volontiers. Un autre angle d’approche, celui des indications et de ses prescriptions, est de se demander, puisqu’il avait une patientèle très féminine, s’il y avait des différences de pratique selon le genre des patients. La reconstitution de dossiers personnels ou familiaux de personnes en relation suivie avec Geoffroy permet également d’observer le déploiement de la relation avec les patients dans le temps. Ce point me paraît essentiel pour renouveler l’analyse des pratiques socio-relationnelles d’un médecin avec ceux qui sollicitaient son avis et ses soins.