Le pouvoir au féminin
Modèles et anti-modèles bibliques
du IIIe au XVIIe siècle

Marielle LAMY et Sumi SHIMAHARA

Collection de textes

à paraître à l’automne 2020


Résumé

Certaines figures de reines bibliques sont bien connues : à l’infâme Jézabel et à la redoutable Hérodiade on peut opposer l’héroïque Esther ou la remarquable reine de Saba, tandis que Bethsabée présente des traits plus ambigus. Mais d’autres figures féminines, et même des personnages masculins, ont pu servir de point de comparaison pour penser le pouvoir féminin au Moyen Âge. En effet, la Bible représentait non seulement le livre de la Révélation à partir duquel et en accord avec lequel tout discours théologique devait s’élaborer, mais également un livre d’histoire et un répertoire de modèles et anti-modèles. La mobilisation de ces modèles dans les miroirs aux princes et autres écrits ou discours a déjà été largement étudiée, s’agissant du pouvoir masculin, mais reste en partie à explorer concernant le pouvoir féminin.

Cet ouvrage s’intéresse donc aux figures bibliques, positives ou négatives, qui ont été rapprochées de femmes de pouvoir ou mises en avant pour penser de façon générale l’exercice du pouvoir, en titre ou en fait, par des femmes. Pour mettre en évidence certaines évolutions, il prend en compte la longue durée, d’une impératrice du IIIe siècle jusqu’à la reine d’Angleterre au XVIIe siècle. Il adopte aussi une approche interdisciplinaire : à côté des Pères de l’Église, des exégètes et des prédicateurs, des historiographes et des chroniqueurs, il fait place à la littérature avec une voix féminine, celle de Christine de Pizan, et au théâtre des XVIe et XVIIe siècles.

Some biblical queens are well known : in contrast to the wicked Jezebel and the formidable Herodias one can mention the heroic Esther and the remarkable Queen of Sheba, while Bathsheba offers more ambiguous features. Yet other female figures and even male characters could be used as points of comparison to reflect on female power in Middle Ages. Indeed, the Bible was not only the authoritative Scripture for theological thought and discourse but also a history book and a repertory for models or counter-models. The use of these models in mirrors for princes and in other texts and discourses has still been substantially studied regarding male power while it remains partly unexplored regarding female power.

This book examines therefore the positive or negative biblical characters used for real powerful women or for theoretical considerations about female power, whether or not officially exercised. To highlight some evolutions, a long period of time is considered, from a third-century empress to the Queen of England in XVIIth century. An interdisciplinary approach is also adopted : in addition to discourses of theologians, exegetes and preachers, historiographs and chroniclers, literature is represented by a female voice, Christine de Pizan’s, and drama by XVIth and XVIIth-centuries plays.


Présentation du projet

À la fin du Moyen Âge les galeries de « femmes illustres », reprenant le genre bien plus ancien des collections de notices biographiques d’hommes illustres, connaissent un franc succès, comme en témoigne une traduction française anonyme du De claris mulieribus de Boccace conservée dans le ms. fr. 599 de la BnF. Dans la série des personnages féminins évoqués, qui sont surtout des figures antiques et mythologiques, on trouve le portrait de « Nicole royne des Ethiopiens », qui est identifiée à la reine de Saba mentionnée à la fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Ce portrait très flatteur fait du règne de Nicole un modèle de bon gouvernement, en soulignant qu’elle « habonda en tres grans puissances, richesses et noblesses royaulx », qu’elle « voulut instituer ordonnances et lois pour gouverner justement son peuple » et qu’elle « fut tres parfonde et experte en plusieurs ars et sciences merveilleusement ». Mais il est dit aussi que si elle monta sur le trône, ce fut faute d’héritier mâle dans sa lignée, et que pour exercer de cette façon exemplaire le pouvoir, elle « laissa la condicion et la maniere de femme ». On ne saurait donc considérer ces propos comme un éloge du pouvoir féminin en tant que tel, même si c’est l’autorité par excellence qui permet de célébrer les qualités de cette gouvernante : « laquelle chose par l’auctorité de la saincte escripture monstree est aucunement ».

La reine de Saba est toutefois une figure trop énigmatique et brièvement aperçue dans la Bible pour être un exemple fréquemment invoqué. Plusieurs « héroïnes » bibliques ont suscité davantage de commentaires, voire de réécritures : tel est le cas notamment de la reine Esther, qui sauva son peuple au péril de sa vie en tournant contre Aman la colère de son royal époux Assuérus, mais aussi de la juge et prophétesse Débora et de Judith, connues l’une et l’autre pour être intervenues de manière décisive lorsque le sort de leur peuple était en jeu face à un ennemi apparemment supérieur en force et en nombre, ou encore de Rahab, figure paradoxale d’une prostituée dont l’engagement a permis la prise de Jéricho. Bethsabée, épouse du grand roi David – au prix d’un adultère doublé d’un assassinat déguisé – et mère du sage roi Salomon, reste évidemment un personnage ambivalent.Quant à Jézabel, épouse et âme damnée du roi Achab qui persécuta le prophète Elie, elle trouve dans le Nouveau Testament son pendant avec Hérodiade épouse d’Hérode, qui obtint de ce dernier par l’intermédiaire de sa fille la tête de Jean le Baptiste.

La Bible offrait donc des exemples à la fois positifs et négatifs pour penser le pouvoir féminin ou l’intervention féminine dans le jeu politique ; mais les seconds n’auraient-ils pas retenu davantage l’attention que les premiers ? Et dans quelle mesure ces différentes figures ont-elles réellement nourri une réflexion sur le pouvoir des femmes, au long des siècles allant de l’Antiquité chrétienne à la période qui précède les Lumières ?

La longue durée doit permettre de dégager à la fois des constantes et des évolutions. Il s’agira par exemple de vérifier – selon le choix qui est fait d’évoquer plutôt telles figures et les moments où on les sollicite – la permanence de l’idée d’un pouvoir féminin « par défaut », exercé lorsque la situation normale qui est celle du pouvoir masculin se trouve perturbée voire interrompue en raison de circonstances particulières. Peut-on également observer la persistance d’une tendance à « dépolitiser » les figures de reines bibliques ou d’autres femmes de pouvoir, en soulignant leurs vertus morales plutôt que leur action politique, ou en mettant en avant leur rôle d’épouse et de mère plutôt que celui de gouvernante ?

Il faudra d’autre part essayer de mesurer le succès relatif des différents modèles et anti-modèles, ainsi que l’élargissement ou le resserrement de la galerie de personnages féminins convoqués. Ici, il convient sans doute de prendre garde à toutes sortes de nuances. Si l’ombre de Jézabel plane sur le haut Moyen Âge, elle ne doit pas occulter d’autres références, et l’époque carolingienne voit aussi s’affirmer la noble figure d’Esther, tandis que reines et aristocrates peuvent désormais prétendre incarner la « femme forte » anonyme mais hautement célébrée des écrits sapientiaux. Esther reste une valeur sûre jusqu’à la fin du Moyen Âge, mais l’époque moderne se plaît à mettre en valeur des figures moins connues ou exploitées jusqu’alors, en particulier celle de Débora. Dès les XIVe et XVe siècles, une autre innovation consiste à faire de Marie mère de Jésus, qui n’était en rien une femme de pouvoir dans le Nouveau Testament mais qui est devenue par l’extension de son culte la « reine des cieux », un modèle pour la souveraine, tandis que l’Angleterre du XVIIe siècle fait un pas de plus en proposant à la reine ou en intégrant à son éloge des modèles masculins, tels David et Josias.

On voit par là la multiplicité des usages possibles des modèles et anti-modèles bibliques pour penser, juger ou simplement évoquer le pouvoir féminin, et la nécessité de recourir à la démarche comparative et à des études de cas bien ciblées pour vérifier les hypothèses ou impressions que les figures et textes les plus connus suggèrent. L’approche interdisciplinaire s’avère également indispensable pour multiplier les points de vue et prendre en compte la diversité des sources mettant en scène ou passant au crible de la critique, par le biais des modèles et anti-modèles bibliques, le pouvoir féminin. Un ouvrage collectif, qui réunit les spécialistes de différentes périodes, de différentes disciplines et de différentes aires culturelles et géographiques, tout en leur soumettant un questionnaire commun, permet précisément de répondre à ces exigences.