La Russie et le monde occidental
Groupe de recherche EURUS (Europe-Russie)


Francine-Dominique LIECHTENHAN
Xavier LABAT SAINT-VINCENT
Thierry CLAEYS


Résumé

Les travaux individuels de Francine-Dominique Liechtenhan se concentrent sur l’époque moderne, par la publication de textes inédits et la rédaction de monographies sur les trois longs règnes de Pierre Ier, Elisabeth Ière et Catherine II. La chronologie de ces travaux s’élargit vers le XIXe et XXe siècles, grâce à des recherches thématiques, sur l’histoire des religions en contact dans l’empire russe, sur l’histoire de l’armée russe et, surtout, la position de la Russie dans les relations internationales. Une enquête sur les moyens d’information dont disposaient diplomates, commerçants, missionnaires, voyageurs et aventuriers permet de déceler les modes de réflexions qui déterminèrent la place de la Russie dans le concert européen.

Il ne s’agit donc pas d’inventer ou imaginer l’espace russe et ses capacités, mais de les analyser avec les moyens de chacune des époques mentionnées : cartes et plans, récits de voyage, ouvrages historiques et géographiques, presse, mais aussi, dans la mesure du possible, les informations transmises par des contacts personnels. Les mémoires, relations, tableaux statistiques, notices transmis par les secrétaires ou commis d’ambassade, parfois les consuls, représentent autant de sources, souvent inédites, qui orientèrent la politique étrangère des grandes puissances occidentales confrontées à une Russie en perpétuelle transformation.

Les travaux collectifs du groupe EURUS, qui réunit plusieurs chercheurs du Centre Roland Mousnier, avec des historiens et archivistes venus de tous les pays d’Europe, se situent dans la même logique même si la chronologie concerne d’abord les XVIIIe-XXe siècles. Après avoir organisé et publié plusieurs colloques consacrés aux échanges intellectuels, scientifiques et financiers entre la Russie et l’Europe, le groupe aborde un sujet plus ponctuel, mais dont le fond reste d’actualité, l’émigration des ressortissants occidentaux (Puissances centrales, puis Alliés) de Russie et d’URSS entre 1914-1924 : leur motivation, les conditions économiques, leur trajectoire ou leur (ré)-insertion dans leurs pays d’origine. Travaux collectifs et individuels se complètent ainsi et se situent dans une « longue durée » braudelienne.


Présentation du projet

Après la libération du joug tatare dans la deuxième moitié du XVe siècle, la Moscovie se rapprocha petit à petit du monde occidental, tout en gardant jalousement son identité orthodoxe. Les Vénitiens et Génois furent les premiers à redécouvrir les richesses naturelles de ce pays en cherchant à se frayer une voie vers l’Asie, la Méditerranée étant obstruée par les Ottomans. Au fil des XVIe et XVIIe siècles, ce lointain pays slave se rapprocha de l’Europe grâce au commerce ; les premiers comptoirs surgirent à Moscou, même si les étrangers furent soigneusement séparés de la population locale et obligés de vivre, toujours pour des motifs religieux, dans un faubourg.

Les contacts internationaux commencèrent à se développer et avec ceux-ci une lente adaptation aux normes diplomatiques européennes, notamment par la langue avec l’apprentissage du latin et par le respect du cérémonial. Un pas décisif fut franchi quand la régente Sophie entra, en 1686, dans la Sainte Ligue associant Venise, la Pologne et le Saint Empire germanique pour combattre l’infidèle. Après de cuisants échecs, le demi-frère de celle-ci, futur Pierre le Grand, emporta la bataille d’Azov contre les Ottomans (1696) ; la Russie était devenue une puissance militaire, observée avec suspicion, en particulier par ses voisins.

Le règne de Pierre le Grand ne représente pas un tournant dans l’histoire de la Russie, mais plutôt une accélération dans la continuité. Pendant ses deux voyages en Occident (1697-1698 et 1716-1717) et un long séjour en Allemagne (1712), il recruta d’innombrables étrangers, des militaires, des artisans, des mineurs, des artistes auxquels il garantit la libre pratique du culte. Les commerçants affluèrent, flairant dans les richesses naturelles de cet immense pays un moyen facile pour s’enrichir. Une première forme d’investissements fut réalisée par ces négociants, souvent des aventuriers sans formation adéquate, qui n’étaient pas à l’abri d’être expulsés et dépossédés de leurs biens en cas de tensions politiques avec leur patrie d’origine, de défaillance financière ou de malversations. La « barrière de l’Est », imaginée par Louis XIV, s’effondra après le règne du premier empereur russe. La Suède sortit affaiblie de la grande guerre du Nord, la Pologne sombra sous le protectorat russe après la guerre de succession de 1733-1738 et l’intronisation forcée de Stanislas Auguste en 1764. Après trois partages, elle finit par disparaître de la carte de l’Europe. La Porte ottomane s’avéra plus coriace, jusqu’à ce que Catherine II la prive du pourtour septentrional de la mer Noire et de la Crimée, le fleuron de l’empire russe.

Au cours du XVIIIe siècle, la Russie était devenue une actrice incontournable sur la scène européenne, comme alliée militaire et diplomatique, mais aussi comme partenaire commercial, le pays s’étant hissé parmi les premières puissances économiques européennes pendant le règne de Catherine II. Il attirait de ce fait beaucoup d’investisseurs, spéculateurs, mais aussi des scientifiques voyant dans cet immense pays un terrain idéal pour poursuivre leurs recherches, notamment en géologie, biologie, ethnographie, ou tester et mettre en valeur des acquis technologiques, avec par exemple l’une des réalisations majeures de ces étrangers en territoire russe : la construction du réseau de chemins de fer au XIXe siècle.

Puissance régionale au XVIIe siècle, la Russie se mua en puissance mondiale, à plus forte raison après sa victoire sur Napoléon. Cette ascension occupe une large place dans les travaux individuels de Francine-Dominique Liechtenhan dont les recherches portent essentiellement sur l’univers diplomatique à Saint-Pétersbourg. Ambassadeurs et consuls, loin de leurs cabinets ministériels, devaient anticiper les décisions des souverains, improviser et parfois aller à contre-courant de la politique officielle pour empêcher des ruptures diplomatiques ou, au contraire, les précipiter. La présence des ressortissants étrangers, leur mobilité, leur vie sociale, mais aussi leur retour dans la patrie, gérée par les consuls, forme le deuxième volet de ces recherches concentrées sur l’époque moderne. Elles sont indissociables de l’étude des conditions de l’installation d’étrangers en Russie, de celle de leurs investissements, à la fois humains et matériels, de leur intégration par un processus de russification, par des conversions, voire des mariages mixtes. Cette recherche a pour vocation de donner lieu à des travaux collectifs, conçus sur la longue durée allant jusqu’à l’époque contemporaine.

Le groupe EURUS (Europe-Russie), animé par F.-D. Liechtenhan, se consacre ainsi aux transferts technologiques, scientifiques, culturels et financiers entre l’Europe et la Russie (XVIIIe-XXe siècles). Le destin des étrangers, entrepreneurs, notamment dans le domaine du luxe, ingénieurs, banquiers, artistes etc., représente un champ d’investigation vaste, particulièrement intéressant au début du XXe siècle. A l’aube de la Première Guerre mondiale, la Russie était un pays cosmopolite et elle comptait de nombreux habitants venus de toute l’Europe.

Une étude comparatiste sur leurs destins s’impose : à partir de 1914, pour les ressortissants des Empires centraux en guerre contre la Russie, et, après 1917, pour les ressortissants des pays alliés, pour lesquels la révolution d’octobre signait la fin de la quiétude. Ces étrangers représentaient un des socles de la société russe, allant du commerçant, industriel, banquier, professeur des universités aux personnes travaillant dans des institutions étrangères (hôpitaux, églises, écoles, théâtres, musées, ou, encore, associations de bienfaisance), mais, dès la déclaration de guerre, ils furent soumis à une pression forte de la part du gouvernement impérial, persécutés, contraints à l’émigration ou à une intégration sans réserve, ce qui signifiait partir combattre avec l’armée russe contre leur pays d’origine ou travailler dans des organisations paramilitaires (armement, secteurs médicaux, communications).

Après 1917, les ressortissants des pays alliés furent à leur tour confrontés à ces choix délicats, soit prendre le risque de rester en Russie bolchevique, la révolution n’étant pas prise pour un phénomène durable, soit s’exiler. Certains décidèrent de se battre avec l’armée blanche dans l’espoir de contribuer à l’établissement d’un gouvernement démocratique ou à la restauration d’une monarchie. La question de l’exil tarauda les Français, Britanniques, Belges ou Italiens, tant qu’il leur fut possible de quitter l’URSS.

Quel fut le rôle des consulats ou des organisations humanitaires face à ces émigrés atypiques, que sait-on de leurs trajectoires, des conditions d’exil ou de leur réinsertion en Occident, voire dans leurs pays d’origine ? Le groupe EURUS travaille actuellement sur ces questions ; il associe, en vue de travaux individuels ou collectifs, des chercheurs du Centre Roland Mousnier, des conservateurs du patrimoine, des enseignants-chercheurs et archivistes issus des pays concernés, Russie comprise.