La fabrique du consentement
à l’ère des révolutions

Discours, médias, réseaux, entrepreneurs et publics
du conservatisme dans le monde atlantique
(1760-1820)

Jean-François DUNYACH


Résumé

Notre projet vise à dessiner, à travers l’étude des conditions concrètes de la formulation de l’expression politique dans le monde atlantique à l’époque des révolutions, différents traits originaux du conservatisme tel qu’il s’est déployé par la suite à l’époque contemporaine. Il vise à une histoire des idées politiques en situation, et aborde des préoccupations contemporaines, à une époque d’utilisation politique massive de la désinformation. L’ère des révolutions dans le monde atlantique offre en effet un objet remarquable pour une telle étude, en combinant les problématiques de la fin des Lumières avec les grandes questions politiques et leurs récits.

Our project aims at delineating, through the study of concrete conditions surrounding the making of political expression in the Atlantic world in the age of revolutions, the various original threads of political conservatism as they would later unfold in the contemporary era. It is designed as an history of political ideas in context and points to modern concerns in a time of callous political use of distorted information, now dubbed “fake news”. The Age of Revolutions in the Atlantic world indeed provides a remarkable stage for such a study, combining late-Enlightenment problematics with major political issues and their narratives.


Présentation du projet

Ce projet vise à dessiner, à travers l’étude des conditions concrètes de la formulation de l’expression politique dans le monde atlantique à l’époque des révolutions, différents traits originaux du conservatisme tel qu’il s’est déployé par la suite à l’époque contemporaine. Il vise à une histoire des idées politiques en situation, et notre titre – un jeu de mots sur l’étude d’Edward S. Herman et Noam Chomsky sur la machinerie de propagande des médias contemporains – indique à l’évidence des préoccupations contemporaines, à une époque d’utilisation politique massive de la désinformation.

L’idée est venue de cette réflexion de Philip Harling : « […] il n’y a pas encore d’explication complète à la persistance de l’autorité politique de la vieille élite à une époque où cette autorité était sérieusement remise en question par de nombreux Britanniques ». Nous nous proposons donc d’articuler une série de travaux récents pour évoquer, sur un dix-huitième siècle décalé, des années 1760 aux années 1830, un espace transatlantique de circulations d’hommes, de médias, d’information et, peut-être, de programmes conservateurs, alors que se déployaient les révolutions. L’Atlantique des révolutions est aussi celui des émeutes anticatholiques d’Édimbourg et de Gordon en 1779-1780, des Priestley Riots de 1791, de figures telles John Adams, John Cobbett, ou John Robison. En plus d’illustrer l’énigme de l’utilisation populaire de la violence à des fins conservatrices antidémocratiques, ce moment et cet espace montrent d’actives circulations authentiquement transnationales.

L’ère des révolutions dans le monde atlantique offre un objet remarquable pour une telle étude, en combinant les problématiques de la fin des Lumières avec les grandes questions politiques et leurs récits. Dans cet espace et cette chronologie, conçus à l’origine comme un foyer d’idées révolutionnaires, la formulation et la diffusion de ce que l’on peut appeler le conservatisme politique « pragmatique », tel qu’il a été conçu et inventé par des personnalités mal connues et leurs réseaux, ont été la clé d’intenses circulations et diffusions intellectuelles. À certains égards, nous formulons l’hypothèse de travail d’une Histoire atlantique du conservatisme.

Notre objectif est donc d’offrir un complément « en creux » d’ouvrages tels Re-Imagining Democracy in the Age of Revolutions, dirigé par Joanna Innes et Mark Philp, dans la mesure où le conservatisme, comme la démocratie, ont acquis certaines de leurs caractéristiques actuelles à l’époque des révolutions, dans la combinaison d’héritages intellectuel et politique propres avec les défis révolutionnaires. Dans la soupe primordiale du conservatisme contemporain de la fin du XVIIIe siècle, nous nous efforcerons d’exposer dans leur contexte (et, espérons-le, dans leur dynamique) ces diverses références à la « tradition » politique et sociale, les occurrences de la loyauté envers les gouvernements et/ou les dynasties, éventuellement de populisme conservateur.

Si notre attention se portera particulièrement sur la scène britannique, notre principal domaine d’études, nous nous abstiendrons cependant de faire de la Grande-Bretagne, comme trop souvent, le berceau historique du conservatisme moderne. Il est vrai que la culture politique britannique de la fin du XVIIIe siècle, avec ses divers moyens d’expression et ses médias de masse, présente un paysage propice à notre étude.

Néanmoins, notre objectif est également de retracer les circulations et les échanges intellectuels de l’Amérique et du continent vers la Grande-Bretagne et leur contribution à l’élaboration du conservatisme populaire. Des opérateurs philosophiques (on songe ici au trop évident Edmund Burke) aux agents de transferts, « experts », vulgarisateurs/entrepreneurs journalistiques et acteurs politiques, nous proposons ici une étude pragmatique du marché des idées conservatrices dans l’Atlantique des révolutions. En dépit des définitions habituelles des écoles ou tendances nationales du conservatisme (britanniques, latines, américaines, etc.), nous offrons en effet de considérer l’espace atlantique dans son ensemble pour saisir les justifications de la tradition, de l’ordre et de l’inégalité, par une analyse que nous espérons approfondie et détaillée des aspects pratiques présidant à la formulation de ces récits, tant dans la sphère publique (en particulier la presse et les composantes d’une culture politique de l’époque, à savoir les publications politiques associées et la culture matérielle/visuelle telles que les artefacts politiques et les caricatures) qu’au sein des États. Argumentaires, sources d’autorité, formulations performatives, réseaux, médias et conditions matérielles de la profération d’un discours conservateur seront abordés comme un tout. Le matériau qui sous-tend notre recherche, c’est-à-dire la presse, les essais politiques et les archives déjà consultées, fournissent d’abondantes ressources.

Ce projet de recherche devrait donner lieu à un premier colloque sur la communication d’État au cours du long dix-huitième siècle atlantique et européen (1660-1830), qui doit se tenir à la Sorbonne en 2021.


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