Essor d’une culture d’élite :
l’humanisme


Élisabeth CROUZET-PAVAN
Clémence REVEST
Marie BOUHAÏK-GIRONÈS


Résumé

Comment l’humanisme, culture alternative née dans l’Italie tardo-médiévale et fondée sur un idéal philologique de retour aux sources antiques, est-il devenu au cours des XVe-XVIe siècles une culture dominante en Europe ou, plus encore, la culture commune des dominants européens, au point de donner son nom à l’époque de la « Renaissance » ? Cette question centrale a fait l’objet depuis quelques années de nouvelles approches historiographiques qui ont replacé l’histoire de l’humanisme, longtemps perçue comme strictement littéraire et focalisée sur quelques grands auteurs, au cœur de dynamiques sociales et politiques contemporaines.

Le Centre Roland Mousnier, à travers l’axe « Histoire culturelle du religieux et du politique », s’est montré particulièrement actif dans ce domaine, grâce notamment aux travaux et aux projets collectifs menés par Clémence Revest, Élisabeth Crouzet-Pavan et Marie Bouhaïk-Gironès. Ces recherches individuelles et collectives, coordonnées à une échelle internationale, ont mis entre autres l’accent sur les mécanismes d’intégration de la pratique rhétorique humaniste au cœur des solennités institutionnelles ; sur les modalités de la diffusion de l’humanisme à travers l’Europe ; sur les usages des humanités comme culture de gouvernement. Elles ont récemment donné lieu à la publication de plusieurs ouvrages.

How did humanism, an alternative culture born in late-medieval Italy and based on a philological ideal of returning to ancient sources, become during the 15th-16th centuries a dominant culture in Europe or, even more so, the common culture of the European elites, to the point of giving its name to the “Renaissance” period? In recent years, this central question has been the subject of new historiographical approaches that have placed the history of humanism, long perceived as strictly literary and focused on a few great authors, at the heart of contemporary social and political dynamics.

The Centre Roland Mousnier, through the axis « Jeux et enjeux des pouvoirs », has been notably active in this field, thanks in particular to the work and collective projects carried out by Clémence Revest, Élisabeth Crouzet-Pavan and Marie Bouhaïk-Gironès. This individual and collective research, coordinated on an international scale, has focused, among other things, on the mechanisms of integration of the humanist oratory at the heart of institutional solemnities; on the ways in which humanism was disseminated throughout Europe; and on the uses of the humanities as a culture of government. They have given rise to the publication of several recent works.

Extrait carte postale d'Alger

Présentation du projet

Comment l’humanisme, culture alternative née dans l’Italie tardo-médiévale et fondée sur un idéal philologique de retour aux sources antiques, est-il devenu au cours des XVe-XVIe siècles une culture dominante en Europe ou, plus encore, la culture commune des dominants européens, au point de donner son nom à l’époque de la « Renaissance » ? Cette question centrale a fait l’objet depuis quelques années de nouvelles approches historiographiques qui ont replacé l’histoire de l’humanisme, longtemps perçue comme strictement littéraire et focalisée sur quelques grands auteurs, au cœur de dynamiques sociales et politiques contemporaines.

D’un point de vue individuel, il s’agit là d’un des principaux thèmes de recherche de C. Revest, chargée de recherches au CNRS. Spécialiste de l’histoire de l’humanisme italien dans le premier Quattrocento, elle défend notamment une méthode qui fait se croiser sources archivistiques et textes littéraires, pour resituer le développement du mouvement humaniste dans une histoire des réseaux socio-savants et des pratiques politiques et académiques.

Après son doctorat (Romam veni. Humanisme et papauté à la fin du Grand Schisme, à paraître chez Champ Vallon, 2020) elle s’est particulièrement intéressée à la façon dont le modèle oratoire humaniste, inspiré de Cicéron, s’est développé et standardisé dans les universités et les chancelleries européennes à partir des modèles créés en Italie du Nord dans les années 1400-1420. Ses recherches portent également sur la transformation des imaginaires collectifs sous l’influence de l’humanisme, plus particulièrement sur l’affirmation sur la longue durée d’une mythologie de la « renaissance des lettres ». Elles ont donné lieu à la publication d’une trentaine d’articles et de chapitres d’ouvrages.

C. Revest a dans ce contexte coordonné deux dossiers thématiques de revues, l’un avec F. Delle Donne (Univ. Basilicate) consacré à L’essor de la rhétorique humaniste (Mélanges de l’École française de Rome – Moyen Âge, 128/1, 2016, http://mefrm.revues.org/2870), l’autre avec C. Caby (Univ. Lyon 2) dédié aux Parcours de l’humanisme. Mobilités professionnelles et expansion culturelle à la Renaissance (Diasporas, 35, 2020, à paraître). Depuis 2014, elle anime entre outre avec B. Grévin (CNRS-EHESS) un séminaire de traduction-commentaire destiné dédié aux latins humanistes (ENS-Ulm).

Il faut cependant surtout souligner que la question de l’essor de l’humanisme comme culture de l’élite a été au cœur d’une série d’événements et de publications de nature collective. Entre 2016 et 2018 a ainsi été organisée une série d’ateliers à Grenoble, Paris et Rome intitulée « Orateurs européens à l’âge de l’humanisme », par C. Revest, M. Bouhaïk-Gironès (CNRS-CRM), E. Doudet (Univ. Grenoble) et I. Taddei (Univ. Grenoble). Soutenu par l’Institut universitaire de France, le Centre Roland Mousnier et l’Université de Grenoble-Alpes, ce projet visait à réunir un réseau de recherche international autour de l’histoire des pratiques médiatiques dans l’Europe de la première modernité (XIVe-XVIe siècle).

Il s’est articulé autour de l’orateur, un titre souvent revendiqué dans les métiers de la parole (juristes, diplomates, acteurs, prédicateurs) ainsi que par les groupes qui disposaient d’un usage légitime du discours d’intérêt public (autorités urbaines, marchands, intellectuels, etc.), et dont les humanistes en particulier ont fait un idéal d’accomplissement. C’est au sein du Centre Roland Mousnier qu’a notamment eu lieu, le 13 septembre 2018, l’atelier « Compétences linguistiques, bi- et pluri-linguisme », qui a permis à cinq spécialistes venus d’horizons divers, historiens comme littéraires, de présenter et de confronter leurs recherches respectives.

Trois colloques internationaux ont en outre été organisés en 2017, 2018 et 2019, dans le cadre de l’axe 3 du Labex Écrire une histoire nouvelle de l’Europe. Soucieux de mettre rapidement à la disposition de la communauté scientifique les résultats de ces travaux, les organisateurs des rencontres ont veillé à en publier les actes sous forme de livres collectifs déjà parus ou en voie de parution.

Le premier colloque, « Le discours académique en Europe, de la scolastique à l’humanisme. Les pratiques de la rhétorique solennelle à l’Université (XIIIe – XVIIe siècles) », a été organisé par C. Revest les 10 et 11 mars 2017 à Sorbonne Université (Lettres). Réunissant 18 participants, cette rencontre a été l’occasion de proposer un regard d’ensemble inédit sur les discours prononcés lors des cérémonies universitaires, de leurs origines médiévales à la Renaissance, en s’intéressant en particulier au processus d’intégration de la culture humaniste dans les pratiques et les imaginaires académiques. Muni d’une préface de J. Verger, le volume qui en est issu a été édité par les éditions Classiques Garnier : C. Revest (dir.), Discours académiques. L’éloquence solennelle à l’université entre scolastique et humanisme, Paris, Classiques Garnier, coll. Rencontres ; Histoire, 2020 ; version numérique https://classiques-garnier.com/discours-academiques-l-eloquence-solennelle-a-l-universite-entre-scolastique-et-humanisme.html

L’année suivante a eu lieu le colloque L’humanisme à l’épreuve de l’Europe XVe-XVIe siècles, coorganisé par D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan, Ph. Desan (Univ. Chicago) et C. Revest, grâce à un partenariat entre le Centre Roland Mousnier et le Centre de l’Université de Chicago à Paris. Cette importante rencontre qui a vu se succéder, les 26 et 27 janvier 2018, 21 orateurs, a permis de réexaminer à nouveaux frais la fausse évidence de la diffusion triomphale de la culture humaniste. Elle a fait l’objet d’un volume paru aux éditions Champ Vallon : D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan, Ph. Desan et C. Revest (dir.), L’humanisme à l’épreuve de l’Europe XVe-XVIe siècles. Histoire d’une transmutation culturelle, Ceyzérieu, Champ Vallon, coll. Époques, 2019. Ce livre montre que l’humanisme s’est développé à travers l’Europe selon des formes, des expressions et des degrés variables selon les espaces, les publics et les écosystèmes socio-politiques et socio-intellectuels. Il évoque les résistances parfois farouches que ce système d’interprétation du monde rencontra. Il brosse, en laissant toute leur place aux multiples capacités d’adaptation de cette culture, le tableau bigarré des humanismes européens.

Un troisième colloque international mis en place du 28 février au 2 mars 2019 à la villa Finaly, à Florence, a permis de mettre plus nettement l’accent sur la dimension politique de l’essor de la culture humaniste, à travers l’angle privilégié d’observation qu’est l’évolution des pratiques, des discours et des représentations entourant la figure du chancelier. Intitulée L’Humanisme au pouvoir ? Figures de chanceliers dans l’Europe de la Renaissance (XVe-XVIe siècles), cette rencontre a été coorganisée par D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan, L. Petris et C. Revest, grâce à un partenariat entre le Centre Roland Mousnier et l’Université de Neuchâtel. Elle a été l’occasion de mettre en lumière toutes les facettes mais aussi les contradictions d’un « âge des chanceliers », à la croisée des histoires institutionnelle, sociale, politique et intellectuelle. L’ouvrage issu de cette rencontre sera prochainement publié aux éditions Classiques Garnier : D. Crouzet, É. Crouzet-Pavan, L. Petris et C. Revest (dir.), L’Humanisme au pouvoir ? Figures de chanceliers dans l’Europe de la Renaissance (XVe-XVIe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2020 (à paraître).

Retour en haut