Écrire une histoire de Venise


Elisabeth CROUZET-PAVAN


Résumé

Si l’historiographie sur Venise est foisonnante, il n’en manque pas moins un livre qui, nourri des recherches récentes, offrirait une « histoire totale » de Venise. L’enquête se propose de relever ce double défi. Ecrire une histoire se déroulant des commencements précaires de la Venise lagunaire au milieu des eaux jusqu’aux heurs et malheurs de la ville d’aujourd’hui, ville-musée envahie par les touristes mais que ses habitants abandonnent et dont la population est deux fois moins importante qu’elle ne l’était en 1300. Mais l’écrire en prenant en compte les renouvellements scientifiques et en illustrant le propos par des documents originaux et des images rassemblés grâce à une longue fréquentation de la ville, de ses archives et de ses bibliothèques.


Présentation du projet

Si l’historiographie sur Venise est foisonnante, il n’en manque pas moins un livre qui, nourri des recherches récentes, offrirait une « histoire totale » de Venise. L’enquête se propose de relever ce double défi. Écrire une histoire se déroulant des commencements précaires de la Venise lagunaire au milieu des eaux jusqu’aux heurs et malheurs de la ville d’aujourd’hui, ville-musée envahie par les touristes mais que ses habitants abandonnent et dont la population est deux fois moins importante qu’elle ne l’était en 1300. Mais l’écrire en prenant en compte les renouvellements scientifiques et en illustrant le propos par des documents originaux et des images rassemblés grâce à une longue fréquentation de la ville, de ses archives et de ses bibliothèques.

Le récit, pour se détacher d’une narration traditionnelle, sera organisé autour du thème des vies successives de Venise. La première vie est résolument maritime. Ville sans terre, qui n’eut d’abord à offrir que son sel, Venise se tourna vers la mer: l’expansion maritime était la condition de ses approvisionnements, de sa survie. Mais terre d’Orient isolée en Occident, frontière entre deux mondes quand son histoire commence, la lagune sut également exploiter son rôle d’intermédiaire. A la fin du Moyen Age, un temps d’apogée prend forme.

Maîtresse d’un « empire » – un système d’escales, de places, de quartiers et d’établissements stratégiques, qui prenait en écharpe la Méditerranée – cette ville était devenue, pour toute une partie du négoce international, un point nécessaire de rupture de charge et l’entrepôt obligatoire où les marchandises convergeaient avant de repartir vers la péninsule ibérique, les Flandres, l’Angleterre. Par les voies terrestres, les Italiens, les Allemands venaient aussi s’approvisionner sur ce marché, ancré à un arrière-pays actif où débouchaient les routes continentales de l’Europe du Nord.

Puis une deuxième vie commence, ou vient plutôt s’associer à la première. Un temps menacée par les grandes découvertes portugaises, Venise rétablit à son profit le commerce des épices en Méditerranée et bénéficie de la reprise des échanges avec le Levant dans la seconde moitié du XVIe siècle. Mais la prospérité s’explique surtout par le rebond industriel. La ville amphibie avait, au XVe siècle, conquis en Italie du Nord, jusqu’à la Lombardie et au Frioul, un vaste état territorial. A l’âge moderne, la Terre Ferme qui fournit des matières premières ainsi que de la main d’œuvre, mais possède aussi des industries actives, affirme son rôle de poumon économique. Les horizons de la ville, dont la puissance avait été bâtie et déployée en mer, se rétrécissent donc lentement. A partir du XVIIe siècle, les facteurs négatifs se multiplient. Mais, même si la république est devenue un organisme politique bien modeste, à l’heure où la nouvelle carte politique de l’Europe voit triompher les grandes formations territoriales, elle reste une cité capitale dont la classe dirigeante, riche, stimule par sa demande la vie économique et culturelle. Venise demeure un gros centre de consommation pour les biens courants comme pour les produits de luxe. La richesse, si elle est moins vigoureusement produite, continue à être consommée avec éclat. Les nobles, raffinés et ouverts à la nouveauté artistique, multiplient les collections de tableaux, de curiosités, ou commanditent au XVIIe siècle les théâtres.

La métropole vénitienne résiste au temps à coup d’images fastueuses et de divertissements ininterrompus. Concerts, chant, opéra, théâtre sont quasi permanents et deviennent un autre des attraits du séjour vénitien avec le jeu, le spectacle de la fête, une circulation éditoriale intense…C’est, durant des décennies qui privilégièrent l’art, la culture et la curiosité intellectuelle, la troisième des temporalités vénitiennes… Une quatrième commence avec la chute de la République à la fin du XVIIIe siècle. La ville, privée de sa souveraineté, suit alors le destin politique de l’Italie du Nord. Une dernière trajectoire commence enfin qui voit cette ville s’appauvrir économiquement jusqu’aux transformations actuelles ; une partie de l’Arsenal sert à l’exposition d’œuvres pendant la Biennale, le port abrite des navires de croisière, toujours plus nombreux et plus grands.

Le projet est d’explorer de manière parallèle plusieurs thématiques. La question de l’environnement, du rapport de Venise à son écosystème, des commencements du peuplement dans les lagunes aux pharaoniques travaux d’aujourd’hui sur la bouche des ports, nourrira une de ces thématiques. On s’intéressera aussi aux territoires d’outre-mer. La domination de Venise sur des territoires des Balkans ou en Méditerranée se prête fort bien à des interrogations en lien avec des questionnements scientifiques actuels: formes de la domination, transferts culturels, encounters.