Une histoire sociale, sensible et matérielle des spectacles (XVe-XVIe s.)

Une histoire sociale, sensible
et matérielle des spectacles
(XVe-XVIe s.)

Marie BOUHAÏK-GIRONÈS


Résumés

Le programme de recherche pour une histoire sociale, sensible et matérielle des spectacles (XVe-XVIe s.) s’attache à problématiser l’étude du théâtre et des spectacles en déplaçant l’horizon épistémologique du champ d’études vers l’histoire des pratiques, l’historicisation de l’analyse de ses formes et l’attention portée à ses acteurs. Un premier axe s’attache à une histoire pragmatique des pratiques d’écriture théâtrale. Un deuxième axe, qui fera l’objet d’un travail collectif avec des archéologues notamment, entend travailler à la reconstitution des scènes médiévales. Le troisième redonne une place de choix aux acteurs, grands oubliés des études théâtrales.

Une enquête sur les premières compagnies d’acteurs aux XVe et XVIe siècles, en France et en Italie, fondera une histoire plus générale de l’acteur. La publication prochaine d’une monographie sur le Mystère des Trois Doms joué à Romans à la Pentecôte 1509, événement spectaculaire le mieux documenté avant le milieu du XVIe siècle posera la première pierre à ce projet d’ampleur. Il permettra d’installer la focale sur la préparation et le travail nécessaires à l’événement afin de mettre en lumière l’étape fondamentale de la création d’une œuvre collective, portée par des individus qui travaillent ensemble.

This research project develops a history of performance (15th-16th c.) based on social, material and sensory frameworks. It is based on three main fields of investigation. The first one focuses on a pragmatic history of theatrical writing practices. The second one intends to work on the reconstitution of medieval scenes thanks to a new collaboration with archaeologists. The third centers on the actors, who have been largely forgotten in theatrical studies.

A survey of the first companies of actors in the 15th and 16th centuries, in France and Italy, will form the basis of a more general history of actors. A forthcoming monograph will analyse the best documented spectacular event before the middle of the 16th century : the Mystère des Trois Doms staged in Romans during the Pentecost of 1509.

Présentation du projet

Une histoire matérielle des spectacles accompagne son histoire sociale. Une histoire de la matière, une histoire sensible, une histoire de l’interaction des acteurs et des matières : rematérialiser le théâtre médiéval pour lui redonner un sens qui a été perdu par la patrimonialisation du texte, qui a conduit de façon malheureuse à sa majoration dans la recherche au détriment de ses acteurs et de leurs interactions avec la scène.

L’enquête ébauchée sur les contrats notariés des compagnies d’acteurs aux XVe et XVIe siècle est développée et systématisée dans les archives parisiennes, dans certains fonds provinciaux et sera menée également en Italie. Point d’articulation historique majeur pour comprendre le métier de l’acteur, ce travail sur les XVe/XVIe siècles sera également l’occasion de lancer un travail collectif, un ouvrage collectif, sur l’histoire de l’acteur.

Une entreprise collective prendra la forme d’un projet d’archéologie expérimentale sur la restitution des spectacles aux XVe et XVIe siècles, comprenant deux volets : la reconstitution numérique de la scénographie (espaces de jeu/gradins/décors/machines) et des ateliers de lecture/mise en voix des textes. Les comptabilités et les contrats de charpenterie nous permettent de faire l’étude de la scénographie médiévale plus générale. Un nouvel examen des sources à la lumière du renouveau historiographique sur la construction à la fin du Moyen Âge s’impose.

Si la reconstitution des plans des différentes scènes est intéressante et peut aujourd’hui se faire avec l’outil numérique, pister les différentes essences de bois utilisées, les ocres, les argiles, les poudres de plantes et les poudres de minerai qui étaient achetées pour la peinture des feintes, et les hommes qui les manipulaient, est encore plus urgent. Savoir si les peintres achetaient leurs laques ou leurs pigments déjà prêts ou s’ils les fabriquaient sur place, tenter d’appréhender comment les charpentiers travaillaient à l’élaboration de la scène en bois, en distinguant les étapes de leur travail de l’achat du bois au clouage, et comprendre avec quels modèles ils travaillaient, sont des questions essentielles pour analyser le chantier spectaculaire dans toutes ses dimensions.

Une monographie sur le mystère des Trois Doms joué à Romans en 1509 sera prochainement publiée. Le Mystère des Trois Doms joué à Romans dans la cour du couvent des Franciscains à la Pentecôte 1509, les 27, 28 et 29 mai, est l’événement spectaculaire le mieux documenté du domaine français avant le milieu du XVIe siècle. En effet, la Bibliothèque nationale de France conserve à la fois le manuscrit du texte du mystère et la comptabilité de l’événement tenu par Jean Chonet. Le manuscrit original du mystère contient le texte intégral du jeu, le compte rendu de la représentation et la liste de ses joueurs. De surcroît, un dossier archivistique peut être réuni : délibérations consulaires, comptes de la ville et contrats notariés.

Nous pouvons ainsi suivre la chronologie de l’événement, de la commande à l’exécution du spectacle, ainsi que son financement. Les éléments que nous offre ce dossier romanais sur la genèse du texte et les aléas de sa composition, ainsi que sur la construction du théâtre sont exceptionnels. On repère les actions qui sous-tendent les spectacles religieux : commander, financer et produire, composer, inventer et versifier, scénographier, décorer et donner à voir, prendre un rôle, répéter, jouer, et les acteurs qui construisent l’événement : la Ville et l’Église, les auteurs, les charpentiers, les peintres et les maîtres des secrets, les acteurs et les musiciens.

Quant à l’étude plus traditionnelle des manuscrits de théâtre, elle prend la forme d’une histoire pragmatique des pratiques d’écriture, qui suit les réseaux et les jeux de réputation des fatistes, la circulation des manuscrits, les logiques de transmission des textes de théâtre et les étapes de travail sur le texte et ne fait pas l’économie de ce qui fait la spécificité du théâtre : ce sont des acteurs qui jouent le texte, et ce texte est écrit pour eux, pour qu’ils l’interprètent. La transformation possible et ultérieure d’un texte écrit pour le jeu en un texte de lecture est toujours, pour ce qui concerne les mystères, un geste second. C’est comme témoin du spectacle, objet sacré, livre-relique mémoriel, que le mystère est conservé, dans les coffres des confréries et des cités. De manuscrit de la pratique destiné au travail des acteurs, il passe au statut de manuscrit de conservation, non du texte, mais de la memoria d’une cité.

L’événement n’est pas limité, dans sa portée, dans son sens, au seul moment de la représentation. Ce sont les étapes du travail de préparation du spectacle, soit le chantier, qui retiennent l’attention, à l’inverse de ce qui est toujours mis en avant : la représentation et sa mémorialisation. Un spectacle est joué pour les spectateurs mais aussi et surtout pour les acteurs eux-mêmes, en particulier pour la forme du mystère, qui met en jeu plusieurs centaines de personnes sur de très longs mois, qu’ils jouent ou qu’ils participent à la fabrication du spectacle et à la construction de la scénographie. La focale du travail est là : le temps de préparation d’un mystère est aussi, voire plus, essentiel, pour la communauté qui le porte que le temps de sa représentation.

La part collective de ce projet s’incarne aussi dans le séminaire de recherche mensuel Histoire sociale des spectacles (Europe, XVe s.-XVIIIe s.), co-organisé par Marie Bouhaïk-Gironès, Olivier Spina et Mélanie Traversier, qui a notamment pour but de former les étudiants de 3e cycle et de sensibiliser les collègues spécialistes des spectacles à l’approche historienne.