Les femmes aux « seins mercenaires »
Histoire du nourrissage
France, XVIIIe-XXe siècles

Clyde PLUMAUZILLE


Résumé

À la croisée de l’histoire des femmes et du genre, de l’histoire du travail et de l’histoire de la famille, ce programme de recherche se propose de faire l’histoire des nourrices et de leur maternité rémunérée en France, quand le nourrissage constitue un mode de prise en charge de l’enfance central, atteignant des sommets nulle part égalés en Europe.

Attentif à la massification et à l’institutionnalisation du phénomène nourricier, ce programme de recherche se déploie des premières tentatives de l’État pour réguler ce marché en 1715 à la fin du statut de nourrice par la création de la fonction d’assistante maternelle le 2 octobre 1945. Soucieux de restituer les jeux d’échelles et les relations d’interdépendance spatiales, économiques, sociales et familiales qui articulent le nourrissage, il repose sur une approche multi-située entre villes et campagnes, métropole et empire, France et pays frontaliers.

Les nourrices, « femmes aux seins mercenaires » (Louis-Sébastien Mercier), actrices et soutiens de famille essentiels jusqu’au début du XXe siècle, sont au cœur de cette enquête. Par la mise en lumière de ces « mères de l’ombre », la saisie des logiques qui structurent le marché nourricier et l’étude des relations de dépendance réciproques en jeu dans le nourrissage, je souhaite comprendre dans quelle mesure ce travail domestique et reproductif a constitué un maillon central de l’organisation sociale de la modernité.

At the crossroads of the history of women and gender, the history of work and the history of the family, this research aims to make the history of wet nurses and their paid maternity in France, when wet nursing is a key form of childcare, reaching peaks that are nowhere equalled in Europe.

Attentive to its massification and institutionalisation, this study runs from the first attempts by the State to regulate this market in 1715 to the end of the wet nurse’s status with the creation of the function of maternal assistant on 2 October 1945. It is based on a multi-situated approach between town and country, metropolis and empire, France and neighbouring countries, with the aim of restoring the interplay of scales and the spatial, economic, social and family interdependence that underpins childcare.

“Women with mercenary breasts” (Louis-Sébastien Mercier), essential childcare providers until the beginning of the 20th century, wet nurses are at the heart of this survey. By shedding light on these “mothers in the shadows”, grasping the logics that structure the wet nursing market and studying the relations of mutual dependence at play in the wet nursing trade, I wish to understand to what extent this domestic and reproductive work has been a central link in the social organisation of modernity.


Présentation du projet

De l’orée du XVIIIe siècle à la création du statut d’assistante maternelle en 1945, la mise en nourrice constitue un mode de maternage et une activité économique particulièrement répandus en France, atteignant des sommets nulle part égalés en Europe. Dans ce cadre, des milliers de femmes des classes populaires rurales, migrantes pour l’essentiel, ont eu la possibilité, contre rémunération, de mettre à disposition des familles urbaines et des institutions hospitalières leur corps et leurs compétences maternelles de soins, d’entretien et d’éducation. Femmes des champs et nourrissons des villes se trouvent ainsi au cœur d’un vaste système d’échange qui déborde les frontières du territoire métropolitain et attire des nourrices des pays colonisés comme des pays européens frontaliers.

Bien qu’elle ait bénéficié des éclairages de la démographie et de l’anthropologie historiques ou encore de l’histoire de la santé et des politiques de l’enfance, l’histoire de la mise en nourrice a d’abord été l’histoire de la prise en charge de l’enfance, ne donnant à voir qu’indirectement les nourrices, à travers le regard des législateurs ou des médecins, alors enjoints de les surveiller. Ainsi, les itinéraires et l’action même des mères nourricières, la qualification économique de leur corps et de leur lait sur le marché de la maternité, et leurs interactions avec les institutions en charge de leur contrôle et de la régulation de leurs pratiques demeurent encore des champs peu explorés.

C’est pourquoi le présent projet de recherche souhaite faire des nourrices les actrices centrales d’une histoire du nourrissage. Pour cela, il s’appuie sur la mise en œuvre d’une analyse à la fois macro et microsociale pour interroger la catégorie même de nourrice, les populations qu’elle recouvre et les pratiques qui en découlent afin de restituer les formes plurielles de l’expérience nourricière et élaborer l’histoire de la maternité monnayée pour autrui dans la France moderne et contemporaine.

Le nourrissage est un rouage essentiel du fonctionnement de l’organisation familiale de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle. Par l’étude de ce travail vital de soin et d’élevage des nourrissons et des femmes qui l’exercent, il est possible de mettre en lumière comment tient et comment s’entretient une société. C’est là tout l’enjeu des recherches sur le care avec lesquelles ce projet de recherche veut dialoguer. Notion clé de l’épistémologie féministe anglo-saxonne depuis les années 1980, le care désigne l’ensemble des activités et relations nécessaires au maintien des individus.

Dans le cadre de mon projet de recherche, penser avec le care invite à favoriser une approche attentive aux liens de dépendances familiaux en jeu dans la mise en nourrice. Cette enquête vise ainsi à restituer et à mesurer à quel point les nourrices ont été les soutiens de l’organisation familiale des sociétés urbaines. Elle veut souligner les relations multiples qui se jouent dans le nourrissage entre villes et campagnes, entre familles de nourrices et familles de nourrissons, entre hommes et femmes, entre citadines et paysannes et proposer à cette occasion une histoire des dépendances réciproques des familles dans les sociétés industrielles.

Trois axes organisent cette recherche, des structures aux pratiques : l’étatisation du marché nourricier, la biographie collective et les itinéraires de la population nourricière saisie dans sa diversité, et enfin la relation nourricière et ce qu’elle institue comme rapports sociaux, familiaux, corporels et émotionnels. Ils reposent sur l’exploitation quantitative et qualitative d’un corpus de sources variées : sources de l’Assistance publique qui enregistrent les nourrices de ce marché sous contrôle de l’État, sources judiciaires et policières qui expriment les conflictualités du quotidien en jeu dans la relation nourricière, sources nominales des communes nourricières des villes métropolitaines, petites annonces de nourrices, iconographie et archives personnelles.


Présentation synthétique du corpus

  • Registres des hospices et des bureaux des nourrices, disponibles dans les archives nationales (série F 15 Hospices et secours), départementales (Série Q Assistance et hospices, Série X Assistance et prévoyance sociale) et municipales (registres de placement en nourrice par hospices et registres des enfants assistés dans les Archives municipales, Archives de l’assistance publique des hôpitaux de Paris) de l’Assistance témoignent de l’ampleur de cette administration de papier qui encadre le phénomène nourricier. Ils fournissent le corpus matriciel de cette étude et les possibilité d’une histoire quantitative des nourrices.
  • Ce travail statistique a également pour objectif d’établir les communes rurales nourricières des villes de notre étude et de procéder à une recherche en profondeur sur leur population de nourrices. Il rend possible le dépouillement organisé des sources nominales de ces communes : registres paroissiaux et de l’état civil, recensements de population (à partir de 1836) ou encore des documents notariés dans les archives départementales. Ces documents renseignent à différents moments de la vie des individus leur profession, leur lieu de résidence, l’état de leur foyer, leur état marital, leur patrimoine.
  • La découverte dans la presse d’un très grand nombre de petites annonces déposées par des nourrices constitue une opportunité sans précédent de capter une population qui échappe généralement à l’archive : celle des nourrices qui court-circuitent les bureaux de recrutement et entrent directement en contact avec les familles. Sous forme de feuille hebdomadaire ou quotidienne, la presse d’annonces apparaît à Paris en 1745 puis essaime dans le reste du royaume de France dans les années 1750 sous le titre générique d’Annonces, affiches et avis divers.
  • Enfin, l’étatisation du marché nourricier explique l’existence de sources policières et judiciaires relatives à la pratique nourricière. Les archives de la Chambre de police et des commissaires du Châtelet en charge de la « police des nourrices » au XVIIIe siècle (série Y aux AN), les archives de la Justice de paix où échouent les litiges de la vie quotidienne entre les nourrices et leurs employeurs à partir de la Révolution française, et les archives des tribunaux civils de première instance (série U aux AD) constituent un matériau encore très largement inusité pour approcher l’ordinaire de l’expérience nourricière.