Economie, Espace, Parenté

Participant(es)
Collaboration(s)
extérieure(s)
  • Nicolas Todd (UMR7206 Eco-anthropologie (Musée de l’Homme)
Des années 1830 jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre de dynasties financières juives ont occupé une place centrale dans les milieux bancaires et économiques européens. Des stratégies d’alliances matrimoniales sophistiquées ont participé à la consolidation des réseaux financiers et à l’acquisition de prestige social par ces dynasties. De ces alliances ont résulté des réseaux de parenté complexes, marqués par une forte endogamie. La géographie de ces réseaux est également remarquable, puisqu’ils sont à la fois à l’échelle européenne et très concentrés dans quelques quartiers de quelques métropoles. La manière dont ces réseaux familiaux expliquent les choix de résidence des individus et structurent ainsi l’espace urbain reste néanmoins inconnue. Réciproquement, l’étude de la géographie de ces réseaux est une fenêtre ouverte sur la manière dont la parenté est vécue au quotidien et peut permettre de mesurer de manière fine certaines caractéristiques classiquement étudiées en anthropologie de la famille à une échelle plus grossière, par exemple le caractère patri-ou matrilocal de la résidence. Le projet vise à étudier l’ensemble de ces questions.
From the 1830s until the outbreak of the Second World War, a number of Jewish financial dynasties played a central role in European banking and economic circles. Sophisticated marriage strategies contributed to the consolidation of financial networks and the acquisition of social prestige by these dynasties. These alliances gave rise to complex kinship networks, characterised by a high degree of endogamy. The geography of these networks is also remarkable, as they spanned the whole of Europe whilst being highly concentrated in specific neighbourhoods of key cities. The extent to which these family networks influenced individual choices of residence and thereby shaped the urban landscape remains unclear. Conversely, the study of these networks’ geography yields an opportunity to assess how kinship was experienced in everyday life. It may also shed new light of some characteristics of family structures traditionally studied in anthropology at a coarser scale, such as the patrilocal or matrilocal nature of marital residence. The project aims to investigate all these questions.

Le projet

Relations de parenté entre membres de la haute société juive qui résident en 1939 autour de la place des Etats-Unis. Chaque lien représente une relation de consanguinité d’ordre au plus 3 (dans le système canonique). Une couleur est associée à chaque composante connexe du réseau de parenté analysé. Version interactive disponible à l’adresse : https://analytics.huma-num.fr/Nicolas.Todd/fj/

Les pratiques matrimoniales de la haute banque privée juive à l’échelle européenne.

Il a depuis longtemps été observé que la structure des réseaux économiques formés par les maisons de banque privées ce que les anglais appellent merchant bankingreproduisait fréquemment des réseaux familiaux, réseaux souvent particulièrement étendus géographiquement. Les Rothschild constituent l’exemple le plus connu de ce type d’organisation. Parmi les cinq fils installés dans une capitale européenne afin d’y établir une branche de la banque principale de Francfort, Nathan s’installa à Manchester puis à Londres, Salomon à Vienne, Carl à Naples et James, le plus jeune fils, à Paris. Le seul à rester à Francfort fut l’aîné, Anselm. La collaboration entre proches parents favorisait l’accumulation du capital, la confidentialité et la confiance entre partenaires commerciaux, tout en réduisant les commissions de transaction. Cette politique consistant à établir des succursales dirigées par un membre de la famille — souvent hors du pays où se trouvait la maison mère — a été accompagnée de stratégies d’alliance spécifiques, dans lesquelles les mariages entre membres de la dynastie étaient fréquents, donnant naissance à des réseaux familiaux complexes.

Les mariages Rothschild-Rothschild furent ainsi nombreux au xixe siècle. On les observe dès la seconde génération avec James de Rothschild. Fondateur de la branche française et plus jeune des « cinq frères », il épousa en 1824 sa nièce Betty de Rothschild, fille de son frère Salomon Mayer, de dix-huit ans son aîné et fondateur de la branche viennoise. James de Rothschild avait alors trente et un ans et son épouse dix-neuf. C’est surtout avec la troisième génération qu’une telle politique se généralisa. Ainsi, sur les dix-neuf cousins de troisième génération — les enfants des “cinq frères” — quatorze épousèrent un Rothschild. Ces alliances intradynastiques ne durèrent toutefois qu’un temps relativement limité, la dernière datant de 1876. En bref, ainsi que l’écrivait Jean Bouvier dans son étude des Rothschild : « Le cosmopolitisme de la Haute Banque, avec ses structures familiales entrecroisées, n’est qu’une sorte de traduction de l’enchevêtrement même des échanges. »

À partir d’une grande base de données généalogiques des familles juives de la haute société à l’échelle européenne, il s’agit ici d’étudier de manière plus systématique cette stratégie d’ouverture de succursales étrangères dirigées par des membres de la famille, ainsi que ses conséquences sur les réseaux familiaux. L’un des objectifs principaux est ici de visualiser des liens entre les mariages contractés au sein de la famille, qu’ils relèvent de la consanguinité ou de l’affinité, et les origines géographiques des conjoints, telles qu’elles peuvent apparaître à travers leur lieu de naissance, et ainsi de comparer les stratégies des différentes familles étudiées (Rothschild, Koenigswarter, Stern, Montefiore, Moccatta, Halfon, Ephrussi, Gunzburg, etc.). Le programme développe les outils permettant de visualiser et de comparer les différents réseaux familiaux produits par ces stratégies d’alliance.

L’organisation des réseaux de parenté des élites financières juives dans les métropoles ouest-européennes.

Les grandes dynasties économiques juives habitent quelques grandes villes européennes. A l’échelle de l’espace urbain, les familles étudiées sont caractérisées par une forte concentration résidentielle dans quelques quartiers (à Paris, quatre des arrondissements de l’Ouest parisien). Il s’agit ici d’étudier la manière exacte dont la proximité géographique redouble la proximité généalogique, ainsi que l’évolution dans le temps de cette géographie fine de la parenté. Nous testerons par ailleurs si les lieux de résidences révèlent des stratégies sociales à l’échelle individuelle ou obéissent davantage à des logiques coutumières, dont nous mesurerons avec précision l’intensité. Du point de vue méthodologique, le projet développera des mesures quantitatives de dispersion spatiale et de patri-/matrilocalité qui ne se limiteront pas à la seule distance aux parents. L’analyse statistique sera complétée par des études de trajectoires familiales qualitatives.

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