L’exigence morale d’un monde juste et son rôle dans la vie en société Ve-XVIe siècles


Thierry DUTOUR


Résumé

Le colloque comportera deux journées.

La première sera consacrée à l’exigence morale dans l’organisation de la vie sociale, qui est l’exigence d’un ordre juste et qui justifie des procédures courantes et banales dont le rôle dans l’organisation des existences est considérable, au quotidien (tel le serment, par exemple : il est impossible aux temps médiévaux d’exercer une profession et toute charge publique sans prêter serment).

La seconde sera consacrée à l’exigence du respect de cet ordre juste par toute autorité intervenant dans la vie publique, qui est l’exigence de l’exercice moral du pouvoir et de la justification morale de son existence et de ses actes : elle entretient un lien étroit, intime, avec l’exigence du respect tant du droit que des droits.

L’ entreprise est un moyen d’associer dans la même réflexion historiens et historiens du droit, ainsi que historiens médiévistes, historiens spécialistes de l’Antiquité tardive et historiens modernistes. Les uns et les autres ont en commun de réfléchir sur des sociétés qui admettent (au moins jusqu’au XVIe siècle) que le droit est une science des faits moraux, que la science des juristes « est la connaissance de ce qui est de l’ordre des choses divines et humaines, et un discernement de ce qui est juste d’avec ce qui ne l’est pas » (« est divinarum atque humanarum rerum notitia, iusti atque iniusti scientia » ; Corpus juris civilis, t. 1, Institutiones, Digesta, éd. Th. Mommsen et P. Krueger, Berlin, Weidmann, 1889, p. 1).

Extrait carte postale d'Alger

Présentation du projet

L’exigence morale est à peu près absente de l’historiographie française depuis plusieurs décennies, sinon plus encore. On considère qu’il est sans objet d’en faire état pour expliquer l’histoire des sociétés. Cette conviction repose sur une conception de la rationalité qui distingue les faits, censés être objectifs, des valeurs.

Il existe un consensus, que les historiens admettent comme les autres, selon lequel l’exigence morale relève du choix des valeurs ; l’étudier, c’est étudier l’idéologie, donc une forme de conscience du monde qui doit être distinguée de la réalité présumée objective de celui-ci. Ce consensus est lui-même un accord sur un choix de valeurs. Il ne reflète pas la réalité : il l’interprète. Considéré dans son ensemble, il forme une conception des relations sociales et du comportement de la personne sociale qui influence profondément les choix faits par les chercheurs quant à la hiérarchie de leurs centres d’intérêt. Ainsi la question de l’exigence morale est-elle assez largement un angle mort de notre historiographie. Mais si ceux qui pratiquent l’histoire sociale ne s’en soucient pas, ils seront bientôt les seuls à s’y refuser. L’histoire de la philosophie morale attire de nouveau l’attention. Les historiens du droit se penchent à nouveau sur la nature morale du droit qu’ils appellent « pré-moderne ».

« Un chascons juge doit per rayson avoir en soi quatre vertuz. La première est apelée droiture, la secunde sapience, la tierce force, la quarte est apalée mesure […]. Juges doit avoir droiture que il, por amour d’ome, ou por haine, ou por dons, ou por promesses, ne face for que droit […]. Li juges doit estre si fers en son corage que il mete et aventuroit cors et avoir au mantenir droiture et défandre lealmant […]. Une autre vertu doit avoir, la melliour de totes, quar il doit temer Deu et amer et doit amer et chier bone foi et vérité et doit haïr toz ce qui est ancontre droit […] Cil qui met iuge en autre guise que ansi come il est escrit en cist livres cil fait contre la volonté de Deu et deis bunes genz ».

Berne, Burgerbibliothek, A 37 f° 15 r°. Traduction française du Miroir de Souabe, à l’usage des francophones de l’Empire, par Petermann Cudrefin (vers 1370-1443),
chancelier de Fribourg (1410-1427) puis membre du Petit Conseil de cette ville (1428-1441).
Georges-Auguste Matile éd.,
Le Miroir de Souabe d’après le manuscrit français de la bibliothèque de la ville de Berne,
Neuchatel, Petitpierre, 1843, p. 15.

Chez les sociologues, le renouvellement des études contemporaines, marqué notamment, en France, par l’influence des perspectives ouvertes par Luc Boltanski, souligne que la référence, dans les discours et dans les actions des personnes ordinaires, à des exigences morales, peut et doit être prise au sérieux et qu’elle se concrétise, souvent, par une exigence de justice, qui joue un rôle important dans les pratiques sociales. Les participants à ce colloque admettent de considérer l’exigence d’une société humaine ordonnée à l’impératif moral, parce que, selon les écrits que nous ont laissés les temps médiévaux, cette exigence fonde le lien social, et se proposent d’examiner à cette lumière les usages sociaux, les écrits pratiques qui rendent compte pour les contemporains du sens des situations qu’ils vivaient, leur réflexion sur le monde social.

Dans cette perspective s’impose l’examen du rôle de l’exigence morale d’un ordre conforme à ce qui est conçu comme juste dans l’organisation de la vie sociale. Cette exigence est un étalon de mesure des comportements. Elle l’est pour tous, ainsi pour tel père de famille du VIIe siècle, contrevenant résolument à la loi salique qualifiée « de coutume ancienne mais impie », et prévoyant que sa fille hérite « de la terre paternelle » avec ses frères car « ses enfants [lui] ont été donnés égaux par Dieu ». Elle justifie des procédures courantes et dont l’objet est la vérification de la dimension morale de l’existence menée par ceux qui veulent participer à la vie sociale — par exemple, témoigner en justice, travailler pour gagner sa vie, exercer une fonction publique. Dans cette perspective, l’honneur est conçu comme une réputation sans tache d’œuvrer pour le bien : ce qui est honorable, dit par exemple Brunetto Latini, c’est de ne pas commettre des « laides choses ».

L’existence de communautés politiques et de pouvoirs publics constitue un second champ d’enquête. Dans le préambule de la charte d’investiture de ses agents de haut rang qui cumulent les fonctions de juge et d’administrateur, le roi mérovingien affirme qu’il « n’est pas convenable de confier à la légère à n’importe qui la dignité de la puissance judiciaire, si auparavant leur droiture et leur activité n’ont pas été vérifiées ». Cette exigence ne change pas dans des temps postérieurs et se concrétise au niveau le plus élémentaire par la nécessité d’être reconnu comme habitant ; par ce terme, il faut entendre d’abord le fait d’être recommandable et ensuite seulement le fait d’avoir établi en un lieu donné sa résidence.

« La setisme vertus qui doit estre en baillis, si est qu’il obeïsse au commandement de son seigneur en tous ses commandemens essieutés [exceptés] les commandemens pour lesqueus il pourroit perdre s’ame [son âme] s’il les fesoit, car l’obeïssance qu’il doit doit estre entendue en droit fere et en loial justice maintenir ».

Philippe de Remi sire de Beaumanoir (1250-1296), Coutumes de Beauvaisis,
éd. Amédée Salmon, Paris, Alphonse Picard, 1899, t. 1, p. 21.

De même il est impossible d’exercer une fonction publique sans prêter serment et cela inscrit l’action des représentants des pouvoirs publics dans un certain cadre : celui de l’exigence du respect par toute autorité d’un ordre conforme à la justice, qui est l’exigence de l’exercice moral du pouvoir et de la justification morale de son existence et de ses actes. Cette exigence morale, qui entretient un lien étroit avec le respect nécessaire tant du droit que des droits, est notamment comprise comme se réalisant par le dialogue et la consultation qui permettent le consentement. Ainsi est indiquée une façon d’envisager la pratique politique et institutionnelle qui paraît plus apte à rendre compte des comportements que l’attention prêtée au pouvoir envisagé comme domination, dans sa dimension, peut-on dire, verticale. Le pouvoir est un rapport réciproque. Ce point de vue fait ressortir le souci d’un exercice de la puissance conçu comme juste, par là conforme à la raison et au droit et qui de ce fait « ne commettra rien qui blesse sa grandeur, laquelle je puis bien appeller divine » (Louis Charondas Le Caron).

Cette perspective incite à aborder autrement la réflexion des contemporains sur leur société. On l’envisage traditionnellement comme une histoire des idées politiques dont le thème majeur est l’Etat et dont la substance réside dans les écrits d’auteurs qui retiennent l’attention par ce qui paraît être leur leur apport critique et leur originalité. Mais ce qui est ainsi produit est une histoire qui nous informe sur nos centres d’intérêt, pas sur ceux des contemporains. Ce colloque cherche à apercevoir ces derniers par l’examen des écrits de la pratique, tels les formulaires, les ordonnances des pouvoirs, réglementations, statuts, qui font l’objet d’affichage, de cris publics, de lectures publiques en diverses occasions devant des assemblées plus ou moins vastes, et qui expriment une conception de ce qu’est vivre ensemble. La pensée de la société qu’ils offrent n’a pas d’auteur, au sens où l’histoire littéraire entend ce terme. Elle n’a pas non plus pour objet la remise en cause critique de ce qui est. Faut-il pour autant ne pas en tenir compte ? Non.

Les auteurs que retient l’histoire des idées n’ont pas le monopole de la faculté de penser et la prise au sérieux de cette constatation explique des renouvellements récents et importants de l’histoire de la pratique et des idées politiques. Le colloque, d’autre part, dirige l’attention vers les auteurs lus par leurs contemporains. La diffusion de leurs œuvres est indiquée, grossièrement mais utilement, par le nombre de manuscrits qui nous ont été conservés. Alors apparaît une réflexion qui s’attache avant tout à la vie en société et qui place l’exigence morale au premier plan de ses préoccupations. Que doit être la personne sociale de l’être humain ? Quelles obligations la vie en société suppose-t-elle ? Qu’est-ce qu’une communauté humaine ? Quelles sont les raisons d’être des pouvoirs, les buts qui les justifient, les moyens qu’ils peuvent employer et ceux qu’ils n’ont pas à employer ? Ce sont ces questions que traitent les auteurs les plus lus aux temps médiévaux.